Nikomakhos’a Etik (Éthique à Nicomaque)
En dix livres, Aristote demande ce qu’est la vie bonne, comment se forme le caractère et pourquoi l’amitié est indispensable. Un classique au goût de notes de cours.
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Dix livres, écrits à Athènes dans la seconde moitié du IVᵉ siècle av. J.-C. L’ouvrage ressemble davantage à des notes de cours qu’à un livre préparé pour la publication, et cela se voit à sa structure : certains passages sont condensés, d’autres laissés ouverts avec un « il faudra aussi examiner ceci ».
On ne sait pas avec certitude qui est le Nicomaque du titre. Selon l’opinion la plus répandue, c’est le fils d’Aristote. Comme son père s’appelait aussi Nicomaque, certains disent que le titre renvoie au père, d’autres que c’est le fils qui a édité le texte. Il n’y a pas de consensus sur la date de rédaction. Des lectures classiques comme celle de W. D. Ross placent le livre dans la dernière période athénienne d’Aristote, c’est-à-dire entre 335 et 322 av. J.-C.
Comme édition turque, j’ai vu sur Kitapyurdu la traduction de Saffet Babür : Bilgesu Yayıncılık, octobre 2020, 240 pages. Il en existe d’autres traductions ; je ne les ai pas comparées côte à côte. Dans cet article, je construis le détail des chapitres en suivant chapitre par chapitre la traduction de Ross, qui est dans le domaine public ; les numéros suivent donc l’ordre des livres et des chapitres d’Aristote lui-même, et non les pages de l’édition que tu as entre les mains.
La question de départ : tout vise un bien
La première phrase porte tout le livre : tout art, toute recherche, toute action semble viser un bien. Aristote dit que les fins sont liées les unes aux autres. La fabrication des brides sert l’équitation, l’équitation sert la guerre. La chaîne doit s’arrêter quelque part, il doit y avoir une fin que nous voulons pour elle-même. Il l’appelle « le bien pour l’homme », et note que tout le monde l’appelle bonheur, c’est-à-dire eudaimonia, mais que les avis divergent sur ce qu’il est.
Il explique aussi sa méthode dès le début : chercher en morale la précision des mathématiques est une erreur, et se contenter de la précision que permet le sujet est la marque d’une personne instruite. C’est cet avertissement qui donne le ton du livre. Aristote n’écrit pas de règles, il dessine une carte qui dit « dans la plupart des cas, c’est ainsi ».
Livres I et II : la fin et l’habitude
Le livre I commence par écarter des modes de vie. La vie de plaisir, dit-il, convient au bétail ; dans la vie d’honneur, l’honneur est entre les mains de celui qui le donne, et l’argent n’est qu’un moyen. La troisième vie, la vie de pensée, attend encore son tour. Vient ensuite une objection respectueuse mais nette à l’idée platonicienne d’une Forme unique du Bien : le mot « bien » a plusieurs sens, il ne peut pas être ramené à une seule forme commune, et même s’il l’était, cela ne servirait à rien dans la vie quotidienne.
Le chapitre 7 contient le célèbre argument de la fonction : l’œuvre propre de l’homme est une activité de l’âme conforme à la raison, et le bonheur consiste à l’accomplir selon la vertu, tout au long d’une vie entière. Vient ensuite la discussion sur les biens extérieurs et la fortune. Il s’attarde longuement sur la parole de Solon, « ne dis personne heureux avant d’avoir vu sa fin » ; il demande si le sort des morts et des petits-enfants touche au bonheur. Sa réponse est prudente : il y a des effets, mais légers. Ce qui surprend le plus dans ce passage, c’est qu’Aristote dise ouvertement qu’une partie du bonheur est laissée à la fortune. Dans l’article sur l’eudaimonia, je suis entrée plus avant dans ce mot.
Le livre II explique comment se forme le caractère. La vertu morale n’est pas innée, elle se forme par l’habitude : c’est en construisant qu’on devient bâtisseur. La vertu n’est ni un sentiment ni une faculté, mais une disposition durable, c’est-à-dire une hexis. J’ai traité ce livre en détail dans l’article sur l’hexis. La doctrine du juste milieu se trouve là aussi : le courage est entre la lâcheté et la témérité, la générosité entre la prodigalité et l’avarice. Il dit que le milieu n’est pas au même endroit pour tout le monde, qu’il parle d’un milieu « par rapport à nous ». Et il trace une limite : certaines actions, comme l’adultère, le vol ou le meurtre, n’ont pas de milieu, elles sont mauvaises en elles-mêmes.
Le chapitre 9 contient un conseil pratique. Il recommande de pencher du côté opposé à celui vers lequel va ta tendance, comme on redresse un bâton tordu. Se mettre en colère est facile ; se mettre en colère contre la bonne personne, dans la bonne mesure, au bon moment et pour la bonne raison est difficile.
Livres III et IV : le choix et les vertus une à une
Le livre III cherche où commence la responsabilité. Ce qui est fait sous la contrainte ou par ignorance n’est pas considéré comme volontaire. Le choix est plus étroit que le volontaire : on ne délibère que sur ce qui dépend de nous, et l’on délibère non sur les fins, mais sur les moyens. Le chapitre 5 contient une conclusion sévère : la vertu comme le vice dépendent de nous, car le caractère naît de la répétition des actes particuliers. Celui qui commet l’injustice encore et encore se rend lui-même injuste.
Viennent ensuite deux vertus : le courage et la tempérance. Pour le courage, il prend pour exemple la mort noble à la guerre et énumère ses fausses formes : le courage du soldat-citoyen, de l’homme d’expérience, du passionné, de l’optimiste et de l’ignorant. Pour la tempérance, il examine les plaisirs liés au toucher et au goût, et rend un jugement intéressant : l’intempérance est plus volontaire que la lâcheté, et donc plus blâmable.
Le livre IV est un catalogue de vertus : la générosité, la magnificence, la grandeur d’âme, le milieu sans nom concernant l’honneur, la douceur, l’amabilité, la véracité, l’esprit et la pudeur. C’est à mon avis la partie la plus datée du livre, mais la sauter serait aussi une erreur, car c’est la cuisine de l’idée de juste milieu.
Livres V et VI : la justice et la raison pratique
Le livre V traite de la justice. La justice est, en un sens, la vertu complète, mais la vertu complète à l’égard d’autrui. Au sens plus étroit, c’est rendre à chacun son dû. La justice distributive, c’est la répartition des parts selon le mérite ; la justice corrective, c’est le juge qui compense le dommage. À propos de l’échange, il dit que la monnaie est la représentante du besoin. La distinction entre justice naturelle et justice légale se trouve là aussi : l’une a la même force partout, l’autre change selon les conventions. J’ai particulièrement aimé l’idée d’équité du chapitre 10 : la justice qui corrige la loi là où elle défaille, parce que la loi parle en termes généraux.
Le livre VI distingue les types de raison. Il compte cinq états par lesquels l’âme atteint la vérité : l’art, la science, la raison pratique, la sagesse philosophique et la raison intuitive. La raison pratique, la phronesis, est définie comme la capacité de bien délibérer pour soi-même et pour une vie bonne dans son ensemble. Les jeunes peuvent exceller en géométrie, mais très rarement en raison pratique, car il faut pour cela de l’expérience. Les chapitres 12 et 13 contiennent l’une des thèses les plus importantes du livre : l’habileté, c’est-à-dire savoir atteindre un but, n’est que « rouerie » si le but est mauvais. La raison pratique n’existe pas sans vertu morale, et la vertu morale n’est pas complète sans raison pratique. Dans le journal sur la phronesis, j’ai écrit ce que cette distinction m’a dit un jour où aucune méthode ne tenait.
Livre VII : ne pas faire ce qu’on sait, le plaisir
Le livre VII traite de l’akrasia, c’est-à-dire de l’état de qui sait et pourtant ne fait pas. Socrate avait dit qu’une telle chose ne pouvait pas exister, que celui qui sait ne fait pas le mal. Aristote dit que cela contredit les faits observés et propose une solution : savoir une chose et se servir de ce savoir sur le moment ne sont pas la même chose. C’est comme le savoir de quelqu’un qui dort, qui est ivre ou fou. Le principe général est à portée de main, mais il n’apparaît pas dans cette situation concrète. Il distingue aussi le faible (qui délibère mais ne passe pas à l’acte) de l’impétueux (qui ne délibère pas du tout). Il compare l’akrasia à l’épilepsie : c’est un état intermittent, tandis que le vice est permanent. Celui qui ne se maîtrise pas éprouve du regret, et c’est pourquoi il peut s’amender. Dans l’article sur l’akrasia, j’ai écrit comment la phrase qu’on entend le plus souvent avec le TDAH, « je sais, mais je n’y arrive pas », recoupe ce débat.
Après le chapitre 11, le livre revient au plaisir, et son regard sur lui est étonnamment doux. Il répond un par un à ceux qui disent que le plaisir est mauvais, redéfinit le plaisir comme une activité non entravée, et termine le livre VII en ouvrant la porte à l’amitié.
Livres VIII et IX : l’amitié
C’est l’endroit le plus chaleureux du livre. Le livre VIII s’ouvre en disant que personne ne choisirait de vivre sans amis, même en possédant tous les autres biens. Puis il divise l’amitié en trois : les amitiés fondées sur l’utilité, sur le plaisir et sur la vertu. Les deux premières prennent fin quand leurs causes disparaissent. La troisième est durable, mais elle demande du temps : deux personnes qui n’ont pas mangé du sel ensemble ne peuvent pas être considérées comme se connaissant. L’amitié parfaite ne réunit pas beaucoup de monde. Il examine aussi les régimes politiques et les relations familiales : l’amitié entre père et fils, mari et femme, gouvernant et gouverné n’étant pas égale, l’affection doit y être proportionnée au mérite. Dans la tyrannie, il n’y a presque pas d’amitié, parce qu’il n’y a pas de justice.
Le livre IX entre dans les détails fins. La compensation réciproque dans l’amitié inégale, la manière dont une amitié doit prendre fin, l’accord de l’homme bon avec lui-même (« l’ami est un autre soi-même »), la bienveillance comme « amitié qui n’est pas passée à l’acte », le fait que ce n’est pas celui qui reçoit le bienfait mais celui qui l’accomplit qui aime le plus. Au chapitre 8, sa défense de l’amour de soi chez l’homme bon frappe : le véritable égoïsme, dit-il, c’est s’emparer de la richesse et des honneurs, tandis que l’homme bon peut y renoncer pour accroître sa part de ce qui est noble. Le chapitre 9 soutient que l’homme heureux, lui aussi, a besoin d’amis, le chapitre 10 fixe une limite au nombre d’amis, et les chapitres 11 et 12 traitent de la place des amis dans les mauvais et les bons jours, et du fait que vivre ensemble est l’essence de l’amitié. Dans le journal sur la philia, j’ai essayé de traduire cela dans ma propre vie.
Livre X : le plaisir, la pensée, les lois
Le dernier livre revient d’abord au plaisir. Il pèse la thèse d’Eudoxe selon laquelle le plaisir est le bien : le plaisir mérite d’être choisi, mais le fait qu’il puisse s’ajouter à d’autres biens montre qu’il n’est qu’un bien parmi d’autres. Contre ceux qui prennent le plaisir pour un mouvement, il dit que le plaisir est complet à chaque instant, et le décrit comme une fin qui achève l’activité « comme la fleur de la jeunesse ».
Au chapitre 6, il dit que le bonheur n’est pas un état mais une activité, et qu’il ne faut pas le chercher dans l’amusement. Les chapitres 7 et 8 sont le sommet surprenant du livre : le bonheur le plus élevé est la theoria, l’activité contemplative de l’intellect, c’est-à-dire de la meilleure partie de l’homme. La vie politique et morale est secondaire ; c’est selon lui un bonheur qui a davantage besoin de biens extérieurs. Il dit que les dieux aussi s’occupent de contemplation. Le chapitre 9 relie le livre à la législation : connaître la vertu ne suffit pas, il faut la vivre ; la plupart des gens ne deviennent pas meilleurs par les paroles, mais par l’habitude et la loi. À la fin, Aristote dit « il vaut peut-être mieux que ce soit nous qui l’examinions » et passe à la politique.
Ses plus grandes forces
Premièrement, il construit le caractère comme l’accumulation des actes. À qui demande qui il est, ce livre répond : regarde ce que tu fais. Cette idée fonctionne encore deux mille trois cents ans plus tard.
Deuxièmement, il ne fait pas de la morale une liste de règles. Dans les passages sur la méthode et dans le livre VI, il dit que là où la règle ne suffit pas, c’est la perception qui prend le relais. Cela me semble décrire le plafond auquel on se heurte en empilant les méthodes avec le TDAH. Bien sûr, Aristote ne savait rien du TDAH, et je ne lis pas cela comme une preuve ; je le trouve très fécond comme manière de lire. L’idée de construire son caractère, je l’ai traitée sous son angle pratique dans l’article sur la construction des habitudes.
Troisièmement, il consacre deux livres entiers à l’amitié. Si un cinquième d’un livre d’éthique porte sur l’amitié, ce que ce livre appelle « vie bonne » n’est pas quelque chose qui se vit seul.
Ses faiblesses et les critiques
Le livre est un ensemble de notes de cours. Certains chapitres sont courts, d’autres désordonnés et, par endroits, répétitifs. Les livres V, VI et VII sont communs avec l’Éthique à Eudème, et la raison en est débattue : ils ont pu être placés là pour remplacer des livres perdus, ou bien un éditeur a pu mettre en forme les deux textes.
La portée est étroite. L’homme vertueux du livre est le citoyen libre de sexe masculin, qui a du temps libre et de l’argent. Au livre I, il dit clairement que les biens extérieurs sont nécessaires pour être heureux ; au livre VIII, il prend les hiérarchies entre mari et femme, entre gouvernant et gouverné, comme des données naturelles. La grandeur d’âme du livre IV, c’est-à-dire le fait de savoir qu’on a droit à son propre grand honneur, est à mon avis la partie qui paraît la plus étrangère. Les commentateurs se demandent si elle reflète seulement les valeurs du gentleman athénien ou s’il s’agit d’une conclusion générale.
Par ailleurs, l’argument de la fonction est contesté. L’hypothèse selon laquelle l’homme aurait une fonction unique, tout comme le passage de la fonction de l’espèce au bien de l’individu, sont jugés forcés.
La plus grande tension se situe entre le livre I et le livre X. Le livre I construit le bonheur comme une activité conforme à la vertu et, si les vertus sont plusieurs, parle de la plus parfaite d’entre elles. Le livre X appelle cette vertu la plus parfaite la contemplation. Les commentateurs divergent sur la manière de concilier ces deux livres. Pour moi, les deux ne s’ajustent pas tout à fait, et Aristote a pu le voir lui-même, puisqu’au livre X il appelle la vie morale un « bonheur secondaire ».
Pour qui, pour qui pas
À toute personne qui ne s’est pas lassée de poser à sa propre vie la question « est-ce que je vis bien ». Surtout à qui veut savoir pourquoi une méthode n’a pas tenu, quand elle ne tient pas. Ce n’est pas non plus une mauvaise porte pour entrer en philosophie, mais à une condition : rien ne t’oblige à lire tout le livre dans l’ordre. Commencer par les livres I, II, VI, VIII et IX suffit.
Pour qui n’est-il pas fait ? Pour qui cherche une liste de règles morales. Le livre ne te dit pas ce que tu dois faire, il te dit quelle vie naîtra de la personne que tu deviens. Pour qui veut une réponse rapide et toute faite, c’est aussi une lecture qui demande de la patience.
Sa place sur l’étagère
Il se tient au centre de l’étagère de philosophie du site. Sisifos Söyleni (Le Mythe de Sisyphe) parle d’accepter que le sens n’est pas donné et de continuer, alors que ce livre dit que le sens se cherche dans ce qu’on fait. Les lire l’un après l’autre forme une suite tendue et féconde. İnsanın Anlam Arayışı (Découvrir un sens à sa vie), lui, répond à la même question dans des conditions extrêmes. Dans le journal, les textes Eudaimonia, Philia, Akrasia et Phronesis sont sortis de ce livre.
Pour finir
Pour moi, ce que ce livre donne de plus honnête à notre époque, c’est de dire que la vie bonne n’est pas un état d’âme. Je peux bien vivre même un jour où je ne me sens pas heureuse, mais pour cela je dois regarder ce que je répète ce jour-là. Aristote ne console pas, il rend la responsabilité.