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Le journal TDAH de Cansu
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Felsefenin Tesellisi (La Consolation de Philosophie)

Écrit par un homme qui attend son exécution, ce livre ne cherche pas à rapetisser la douleur. Il demande d’abord où est le mal. Prose et poésie s’y entremêlent.

Boethius13 min de lectureLong

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De consolatione philosophiae, c’est-à-dire Felsefenin Tesellisi (La Consolation de Philosophie), est le livre que Boethius a écrit en prison, en attendant la mort. Il est écrit en latin et se compose de cinq livres. Certaines sections sont en prose, d’autres en vers. Cette forme s’appelle prosimetrum. À mon avis, dans ce livre, le mélange n’est pas un ornement : pendant que l’argument avance, la poésie s’intercale et laisse respirer, puis l’argument reprend.

Boethius est né vers 480 à Rome, dans une famille noble, les Anicii. Son père étant mort jeune, il a grandi auprès de Symmaque, qui est ensuite devenu son beau-père. Il a été consul en 510, et en 522 ses deux fils ont été élus consuls ensemble. Dans les mêmes années, il est devenu magister officiorum à la cour du roi ostrogoth Théodoric, c’est-à-dire le haut fonctionnaire à la tête des affaires du palais et de l’État. Le livre a été écrit vers 523, après son arrestation. La date de sa mort varie selon les sources : Wikipédia dit 524, la Stanford Encyclopedia of Philosophy donne 526 avec un point d’interrogation. Je n’indique pas d’année précise.

Le livre étant dans le domaine public, j’ai fondé cet article sur le texte lui-même : la traduction anglaise de H. R. James de 1897 (librement accessible sur le Projet Gutenberg) et l’article consacré à Boethius dans la Stanford Encyclopedia of Philosophy. Je n’ai pas lu l’original latin, et je n’ai pas non plus comparé la traduction turque ligne par ligne.

Sur Kitapyurdu apparaît la traduction de Çiğdem Dürüşken aux éditions Kabalcı : 2006, 398 pages. L’éditeur la présente comme la première traduction turque faite directement du latin, et la page indique qu’elle est épuisée. La même recherche fait aussi apparaître une édition d’Alfa Yayınları datée de 2025, de 270 pages ; je n’ai pas pu vérifier son traducteur sur la page.

L’homme tombé, la femme qui arrive

Le point de départ est personnel. Boethius était au cœur du pouvoir ; il a défendu l’ancien consul Albinus, accusé de trahison, puis il a lui-même été accusé de trahison et de sorcellerie. Dans le premier livre, il raconte de sa propre bouche ce qui s’est passé : il écrit qu’il a été accusé parce qu’il voulait sauver le Sénat, qu’il a été calomnié au moyen de fausses lettres et condamné à mort sans avoir eu l’occasion de se défendre. Ayant moi-même fait des études de droit, je pense que le poids de ce passage tient au fait que sa défense n’a pas été entendue pendant qu’on décidait de son sort.

Puis une femme entre dans la pièce. Tu la regardes, elle a la taille d’un être humain ; tu la regardes encore, sa tête touche le ciel. Elle a tissé elle-même sa robe, mais la robe est en lambeaux, chacun en a arraché un morceau. Sur le bas de la robe, il y a un P grec, sur le col un Th, et entre les deux une échelle. Selon les notes, ces lettres symbolisent la philosophie pratique et la philosophie théorique. Celle qui arrive, c’est la Philosophie elle-même.

Premier livre : les Muses chassées, le diagnostic posé

La première chose que fait la femme, c’est chasser les Muses qui, au chevet de Boethius, lui font écrire des complaintes en vers. Elle les appelle des sirènes. À mon avis, c’est le moment qui donne le ton du livre : la consolation ne commence pas par nourrir le sentiment, elle commence par dire que le sentiment se nourrit à la mauvaise source.

La femme essuie ensuite ses larmes avec le pan de sa robe. Boethius la reconnaît : il a grandi sous sa tutelle depuis l’enfance. La Philosophie raconte que ses propres partisans ont eux aussi été attaqués : elle énumère les philosophes persécutés, de Socrate à Sénèque. Boethius, lui, expose une à une les accusations portées contre lui, en nommant les gens : Cyprian, Basilius, Opilio, Gaudentius.

Le diagnostic arrive au sixième chapitre. La Philosophie lui demande ce qu’est l’homme. Boethius répond : un être doué de raison et mortel. La Philosophie dit alors : « Thou hast ceased to know thy own nature. » (traduction de James, livre I). La maladie a trois volets : Boethius a oublié sa propre nature, il a oublié la fin vers laquelle tout se dirige, et il ne comprend pas comment le monde est gouverné. La Philosophie décide de commencer le traitement par des remèdes doux, car le malade ne supporterait pas encore des remèdes forts.

Deuxième livre : la Fortune plaide sa cause

C’est ici que se trouve la scène la plus mémorable du livre. La Philosophie donne la parole à la Fortune, et la Fortune plaide sa propre cause : je t’ai prêté, je reprends, tu n’as pas le droit de te plaindre. Elle cite l’exemple de Crésus et de Persée, roi de Macédoine, évoque les deux jarres de Zeus, et dit que faire tourner sa roue est dans sa nature.

C’est un passage qui se tient tout près des innombrables plaintes écrites contre le « felek » (le firmament, le sort) et le « çarh » (la roue) dans la poésie ottomane classique, dite du divan. Mais ici, le felek se présente devant toi et répond, et sa réponse est défendable.

Les chapitres suivants énumèrent ce que Boethius possède encore : son beau-père toujours en vie, sa femme, ses fils. La richesse n’appartient en propre à personne, les charges échoient aussi aux méchants, et la gloire n’a de sens que dans un minuscule coin d’un monde qui n’est lui-même qu’un point. La thèse du huitième chapitre est rude : la mauvaise fortune est plus utile que la bonne, car l’une trompe, l’autre enseigne et montre qui sont les vrais amis. Le deuxième livre aboutit à ceci : le bonheur ne peut pas être attaché à ce qui vient de l’extérieur.

Troisième livre : les faux biens, le seul bien

Dans ce livre, la Philosophie laisse les remèdes doux et passe au véritable traitement. Les gens cherchent le bonheur dans la richesse, les charges, le pouvoir, la gloire et le plaisir. Un chapitre est consacré à chacun, et tous sont mis à l’épreuve par la même question : cette chose rend-elle vraiment son possesseur suffisant à lui-même ? La richesse crée de nouveaux besoins, les charges rendent la méchanceté des méchants plus visible et les rabaissent encore davantage, les rois ont peur de leurs propres gardes, la noblesse est un prestige qui appartient aux ancêtres, le plaisir laisse du regret.

Le tournant arrive au neuvième chapitre. La suffisance, la puissance, le respect, la gloire et la joie ne sont pas des choses distinctes, mais les visages d’une seule chose. Ce qui les sépare, c’est l’erreur humaine. Au dixième chapitre, cette chose unique est identifiée à Dieu ; au onzième, il est dit que chaque être recherche son propre bien et son unité. Le douzième chapitre aboutit à une conclusion lourde : Dieu ne peut pas faire le mal, il est tout-puissant, donc le mal n’a pas d’existence réelle.

Le livre se termine sur le chant d’Orphée et Eurydice. Orphée fait sortir sa femme du royaume des morts, se retourne sur le seuil de la sortie et la perd. La Philosophie y lit l’histoire de tous ceux qui se retournent alors qu’ils marchent vers la lumière.

Quatrième livre : pourquoi les méchants paraissent puissants

Boethius formule ici sa véritable objection : s’il existe un Dieu bon, pourquoi les méchants gagnent-ils ? La Philosophie construit la réponse à rebours. Tout le monde veut le bien, seuls les bons peuvent l’atteindre, donc la puissance est du côté des bons, et les méchants sont impuissants. Le mal n’est pas une force, c’est un échec. Le malheur des méchants grandit encore quand ils peuvent faire ce qu’ils veulent. Rester impuni est pire que subir une peine.

Au troisième chapitre se trouve le chant de Circé : les compagnons d’Ulysse se changent en porcs. La Philosophie en tire une thèse morale : l’être humain qui s’enfonce dans le mal cesse d’être humain. Il ressemble au loup avide, au chien querelleur, au renard rusé, au porc lubrique. Au quatrième chapitre, la Philosophie propose de traiter le coupable en malade plutôt qu’avec colère, car celui qui commet l’injustice est plus à plaindre que celui qui la subit.

Le sixième chapitre distingue Providence (la providence divine) et Fate (le destin) : la Providence est la raison divine elle-même, immuable et simple. Le destin est ce même ordre déployé dans le temps. C’est ici qu’apparaît l’image des cercles concentriques : ce qui est proche du centre est plus libre à l’égard du destin, ce qui est proche du bord y est plus lié. La thèse du septième chapitre dérange : toute fortune soit récompense le bon, soit l’éprouve, soit le corrige, soit punit le méchant ; c’est pourquoi toute fortune est bonne. La Philosophie reconnaît elle aussi que cette conclusion heurtera la plupart des gens.

Cinquième livre : le hasard, le libre arbitre, la prescience

Le dernier livre traite deux choses ensemble. D’abord le hasard : la Philosophie s’appuie sur la définition d’Aristote ; le hasard n’est pas quelque chose sans cause, c’est la rencontre de deux causes distinctes. C’est là que se trouve l’exemple du paysan qui, en labourant son champ, découvre de l’or enfoui. Vient ensuite la question du libre arbitre. Au troisième chapitre, Boethius formule clairement l’objection : si Dieu sait tout à l’avance sans se tromper, ce qui arrivera est nécessaire, et alors la liberté, la récompense, le châtiment et la prière perdent leur sens.

Au quatrième chapitre, la Philosophie cherche la réponse dans la structure de la connaissance : ce qui est connu est saisi selon la faculté de celui qui connaît. Le même objet rond est perçu d’un bloc par l’œil, et morceau par morceau par le toucher. Les sens, l’imagination, la raison et l’intelligence intuitive se superposent. La conclusion vient au sixième chapitre : être éternel, c’est posséder la vie sans fin en un seul instant, tout entière et parfaitement. Dieu ne prédit pas l’avenir, il le voit dans un présent hors du temps. La nécessité conditionnelle et la nécessité absolue sont distinguées : voir quelqu’un marcher ne l’oblige pas à marcher. Le livre se clôt sur un appel à choisir la vertu devant un juge qui voit tout.

Ses points forts

D’abord, l’ordre du traitement. La Philosophie commence par le doux, garde le lourd pour plus tard, et passe à l’étape suivante quand elle voit que le malade est prêt. À mon avis, cela ressemble à la façon de travailler d’un bon thérapeute.

Ensuite, le passage sur la Fortune. La réaction la plus fiable face à la douleur n’est pas de s’apitoyer sur soi-même, mais de distinguer ce qui n’était qu’un prêt. Cette distinction sert encore aujourd’hui.

Enfin, la forme. Quand l’argument s’alourdit, la poésie s’intercale et chaque chant devient une halte pour reprendre son souffle. Le chant d’Orphée fait ce qu’un argument ne pourrait pas faire, et clôt le troisième livre.

Ses faiblesses, et les critiques

Que le christianisme ne soit pas visible dans le livre est en soi un sujet de débat. Boethius avait aussi écrit des traités à part sur la théologie chrétienne ; mais ce livre ne contient aucune doctrine chrétienne explicite. Selon l’article de Stanford, il y a plusieurs façons de lire cela : tenir le texte, tel quel, pour un testament philosophique, ou le lire comme un jeu qui laisse deviner que l’autorité de la Philosophie est incomplète. La lecture ironique de Relihan reste à l’extrême. Selon la lecture mesurée de Marenbon, Boethius adhère aux arguments de la Philosophie, mais montre aussi qu’elle reste en deçà quand il s’agit de saisir Dieu. Je ne pense pas que ce débat soit définitivement clos.

Les arguments ne sont pas non plus sans problème. Certains commentateurs lisent l’argument de la prescience du cinquième livre comme une erreur de portée, d’autres comme un argument transcendantal. Le récit du destin donne l’impression que la volonté est déterminée par des causes. L’article de Stanford attire aussi l’attention sur l’écart entre l’affirmation que le bonheur est Dieu et l’affirmation que l’action bonne conduit au bien.

J’ai aussi ma propre objection. La Philosophie rappelle à Boethius ce qui lui reste et reconnaît que la douleur vient surtout du fait d’avoir été heureux autrefois, mais à mon avis, elle passe vite sur la douleur. Pour quelqu’un qui vient de subir une perte, revenir à l’argument au bout de deux pages peut sembler dur.

Il n’y a pas de TDAH dans ce livre. L’effet des programmes structurés menés avec un thérapeute a été testé. Mais je ne connais aucune étude montrant que lire un livre de philosophie réduit les symptômes du TDAH. J’ai expliqué cette distinction plus en détail dans l’article sur la thérapie cognitivo-comportementale.

Pour qui, pour qui pas

Pour qui a vécu une perte, une injustice ou une chute, et veut réfléchir à la part de tout cela qui était entre ses mains. Les trois premiers livres suffisent pour cela. Pour quelqu’un qui s’intéresse à l’histoire de la philosophie et veut lire dans son propre texte l’un des livres les plus lus du Moyen Âge, aussi.

Il demande une lecture par courtes séances, fragmentée : une section en prose, puis un poème. Ce n’est pas un livre qu’on lit d’une traite. Les poèmes peuvent parfois impatienter ; on peut les sauter, mais le rythme du livre se construit avec eux.

Pour quelqu’un qui vient de recevoir son diagnostic et traverse une période de deuil, c’est peut-être encore trop tôt. Dans une telle période, l’article sur le deuil après le diagnostic est un meilleur point de départ.

Sa place sur l’étagère

Sur l’étagère de philosophie, son plus proche voisin est Kendime Düşünceler (Pensées pour moi-même). Marc Aurèle écrit pour lui-même ; Boethius fait sortir de lui-même la voix de quelqu’un d’autre. Tous deux ont connu le pouvoir et ont écrit sur son caractère passager. Le Sisifos Söyleni (Le Mythe de Sisyphe) de Camus est plus nu : là, personne ne vient diagnostiquer la maladie.

Le livre d’Aristote Nikomakhos’a Etik (Éthique à Nicomaque) se tient lui aussi tout près : à la question de savoir ce qu’est le bonheur, Boethius répond au troisième livre par un autre chemin, à sa propre mesure. Dans le journal, on peut lire les pages eudaimonia et anamnesis à côté de l’idée de réminiscence du onzième poème du troisième livre. Amor fati, lui, entre dans le passage sur la Fortune par une autre porte.

Ma position

Je garde ce livre non pas comme un livre de consolation, mais comme un livre de diagnostic. La Philosophie ne dit pas « ça passera » à celui qui pleure ; elle dit « tu t’es oublié ». C’est une phrase plus difficile, et elle sert plus longtemps. Je ne suis pas d’accord avec toutes les réponses de Boethius, mais qu’il ait posé la question au bon endroit compte en soi.