Dört Bin Hafta (Four Thousand Weeks)
Un livre sur le temps qui n’invite pas à finir la liste sans fin, mais à accepter qu’elle ne finira jamais. Pas sur le TDAH, mais juste si le temps te résiste.
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Ce n’est pas un livre sur le TDAH et il ne se comporte pas comme tel. On le range au rayon gestion du temps, mais c’est un livre écrit contre la gestion du temps. Ce texte s’appuie sur la table des matières du livre, la présentation de l’éditeur et des critiques publiées ; ce que je raconte chapitre par chapitre vient des titres que j’ai pu vérifier et de ce qui est dit sous ces titres.
Le livre et l’auteur
Oliver Burkeman est un journaliste britannique, né en 1975 à Liverpool, qui a étudié à Cambridge. De 2006 à 2020, il a tenu dans The Guardian la chronique hebdomadaire This Column Will Change Your Life. Pendant quatorze ans, donc, il a essayé et raconté des idées qui promettaient d’arranger la vie des gens, et il a écrit pourquoi une partie d’entre elles ne marchait pas.
Son premier livre, Help!, est paru en 2011, et son sous-titre promettait d’être un peu plus heureux et d’abattre un peu plus de travail. Puis, en 2012, The Antidote, un livre sur le bonheur pour ceux qui ne supportent pas la pensée positive. Four Thousand Weeks: Time Management for Mortals, lui, est paru le 10 août 2021 chez Farrar, Straus and Giroux. Selon l’édition, il compte entre 245 et 288 pages. Il est resté trois semaines sur la liste des meilleures ventes du New York Times, et Time l’a placé parmi les cent livres à lire de 2021.
La traduction turque est parue sous le titre Dört Bin Hafta: Ölümlüler İçin Zaman Yönetimi aux éditions Epsilon, en 2023, en 256 pages ; j’ai vu ces informations sur la page de D&R, une chaîne de librairies turque. Je n’ai pas pu voir le nom du traducteur sur cette page, c’est pourquoi je ne l’écris pas.
L’idée de départ
Le titre est un calcul. Si tu vis quatre-vingts ans, tu auras vécu à peu près quatre mille semaines. Le chiffre n’est pas là pour faire peur ; il est là pour montrer à quel point il sonne peu.
La thèse du livre, en bref : plus la productivité augmente, moins on se détend, parce que chaque espace gagné se remplit d’une nouvelle demande. Une application de plus, une méthode de plus, tout cela ne fait qu’accélérer la course. La solution n’est pas de boucler davantage. C’est d’accepter qu’il est impossible de tout boucler et de choisir en connaissance de cause ce qu’on va négliger.
Son appui philosophique, c’est Heidegger. Nous ne possédons pas un temps limité, nous sommes nous-mêmes un temps limité ; tout ce que tu choisis ferme la porte à une foule de choses que tu ne choisis pas. Ayant étudié la philosophie à l’ODTÜ (l’Université technique du Moyen-Orient), je trouve audacieux de placer Heidegger au centre d’un livre de gestion du temps. Dans ce genre de livres, Heidegger se réduit en général à une citation dans le dernier chapitre ; ici, il est la colonne porteuse.
À l’intérieur : les six premiers chapitres
Le livre se compose d’une introduction, de deux parties, d’une postface et d’une annexe ; il compte quatorze chapitres numérotés. L’introduction porte le titre In the Long Run, We're All Dead, qui renvoie à la célèbre phrase de Keynes.
Le premier chapitre, The Limit-Embracing Life, la vie qui embrasse ses limites. Il raconte comment l’horloge et le salaire horaire nous ont amenés à voir le temps comme une ressource, voire comme de l’argent, et comment la pression du temps est une habitude moderne. Accepter la limite, ici, ce n’est pas abandonner, c’est le point de départ.
Le deuxième chapitre, The Efficiency Trap, le piège de l’efficacité. Quand tu gagnes en efficacité, les demandes grandissent aussi ; augmenter sa capacité ne diminue pas la charge ressentie. On y lit aussi que la culture de la commodité vide de leur substance les choses auxquelles on tient. La compétence proposée est étrange : supporter la sensation de débordement.
Le troisième chapitre, Facing Finitude, regarder la finitude en face. C’est là qu’entre Heidegger. Ignorer la mort enlève son intensité à la vie ; accepter que chaque choix est un sacrifice rend en revanche le choix réel.
Pour moi, l’endroit le plus familier du livre est le quatrième chapitre : Becoming a Better Procrastinator, devenir un meilleur procrastinateur. L’idée : accepter qu’on ne peut pas éliminer la procrastination et choisir ce qu’on va remettre à plus tard. Il y a trois principes : paie-toi d’abord, c’est-à-dire fais un morceau de ce qui compte dans la journée avant les demandes ; limite le nombre de tâches en cours ; résiste aux priorités moyennes. Dans ce chapitre apparaît aussi la notion de joy of missing out, pour la légèreté que procure le fait de négliger. Il est intéressant de le lire à côté du texte que j’ai écrit sur le site à propos des types de procrastination : là-bas, je regarde pourquoi la procrastination n’est pas une seule et même chose ; Burkeman, lui, la voit comme une ressource à gérer.
Les cinquième et sixième chapitres sont consacrés à la distraction : The Watermelon Problem et The Intimate Interrupter. Il y dit que l’attention est la matière même de la vie, que la plupart des sources de distraction sont conçues par d’autres, mais que notre penchant à nous disperser vient aussi de notre propre fantasme d’une vie sans limites. S’interrompre soi-même est une manière de fuir l’ennui et le manque de contrôle. On rapporte que l’auteur ne propose pas ici de vrai remède et qu’il dit qu’une certaine dose d’inconfort fait partie de la condition humaine.
À l’intérieur : la seconde partie et l’annexe
La seconde partie s’intitule Beyond Control, c’est-à-dire au-delà du contrôle.
We Never Really Have Time commence par l’impossibilité de planifier l’avenir. La loi de Hofstadter dit que les choses prennent toujours plus de temps que prévu, même quand on en tient compte. Un plan n’est pas une garantie sur l’avenir, c’est une déclaration d’intention faite au présent ; c’est pourquoi l’attention appartient au présent. Juste après, You Are Here raconte le prix à payer quand on fait toujours du présent le moyen d’autre chose qui viendra ensuite, quand on repousse sans cesse le bonheur à plus tard.
Rediscovering Rest dit que le repos, lui aussi, a été transformé en outil de productivité. Il compare le loisir qu’Aristote tenait pour précieux en soi et le regard qui nous est familier aujourd’hui, celui qui réduit le repos à une recharge avant la tâche suivante. C’est là que se trouve l’idée du philosophe Kieran Setiya sur les activités non téliques, c’est-à-dire faites pour elles-mêmes et non pour arriver à un résultat. L’idée que tu as le droit d’être médiocre dans un loisir est, selon moi, l’une des idées les plus humaines du livre.
The Impatience Spiral dit qu’un monde qui accélère nourrit l’impatience, et qu’essayer de fuir l’impatience en accélérant produit encore plus d’anxiété. La réponse, c’est Staying on the Bus : la patience, apprendre à aimer les problèmes, avancer à petits pas. On y trouve le travail du psychologue Robert Boice sur les habitudes d’écriture des universitaires ; ceux qui font de l’écriture une petite partie régulière de leur journée finissent par produire davantage.
The Loneliness of the Digital Nomad dit que pouvoir utiliser son temps librement n’a guère de sens s’il n’existe pas de temps partagé avec les autres. C’est de là que vient l’idée que le temps est un bien de réseau, dont la valeur dépend de la manière dont il coïncide avec l’agenda des autres.
Cosmic Insignificance Therapy est le chapitre le plus dur du livre, mais, à mon avis, le plus apaisant : l’univers se moque de la manière dont tu dépenses cette vie, donc l’essentiel de la pression vient du fait de gonfler sa propre importance. Le dernier chapitre numéroté, The Human Disease, appelle maladie le désir de dominer le temps et de laisser une trace, et désigne comme seul remède le fait d’accepter qu’il n’y a pas de remède.
La postface s’intitule Beyond Hope. Comme je n’ai pas pu vérifier son contenu, je n’en dirai rien.
L’annexe qui suit immédiatement le livre, Ten Tools for Embracing Your Finitude, est une liste d’outils pour embrasser la limite : le travail à volume fixe (une liste ouverte où tout est noté et une liste fermée limitée à une dizaine de tâches), un seul grand projet à la fois, choisir d’avance dans quoi on va échouer, la liste des choses faites, concentrer ce qui te tient à cœur sur un petit nombre de sujets, une technologie ennuyeuse et à usage unique, chercher la nouveauté dans la vie quotidienne, se comporter en chercheur dans ses relations, mettre tout de suite en œuvre l’élan généreux, et ne rien faire.
Ses points forts
D’abord, son honnêteté. Il ne vend pas une méthode ; il te propose d’arrêter de te fier à une méthode. La liste ne finira pas, parce que chaque tâche terminée en amène une nouvelle.
Ensuite, la source des idées. Des noms comme Heidegger, Aristote, Setiya, Boice apportent une profondeur dont la littérature sur la productivité n’a pas l’habitude. Quand un livre sur le temps travaille avec la philosophie, il peut descendre jusqu’à la question « pourquoi est-ce que je le fais ? » qui se cache sous la question « comment en faire plus ? ».
Troisièmement, l’annexe. Après la théorie, il y a des choses concrètes. L’idée de la liste fermée, en particulier, me semble partir du même endroit que la règle de la liste unique du site : une liste sans limite alourdit la charge, poser une limite l’allège.
Ses faiblesses
Ce n’est pas un livre sur le TDAH, et cela a un prix. Le problème du livre est celui de quelqu’un qui croule sous trop d’engagements : tu veux faire beaucoup de choses et tu n’arrives pas à tout boucler. Avec le TDAH, il y a souvent, en plus, l’inverse : ne pas arriver à commencer, ne pas sentir combien de temps prendra une tâche, ne pas réussir à bâtir un plan et à le mener à bien. La cécité du temps relève de ce second problème, et dans la table des matières du livre, pour autant que j’aie pu voir, aucune place ne lui est consacrée. À mon avis, la phrase « il est impossible de tout boucler » peut aussi être lue, par quelqu’un qui vit avec cette difficulté, comme « alors, inutile d’essayer ». Ce n’est pas l’intention du livre, mais il faut savoir que le lecteur peut le tirer dans cette direction.
Deuxièmement, le niveau de preuve. Ce n’est pas un livre de recherche, c’est un essai. La loi de Hofstadter est de toute façon une boutade ; l’étude de Boice qui est racontée est une seule recherche ; la « thérapie de l’insignifiance cosmique » est une proposition philosophique, pas une intervention éprouvée. À ma connaissance, il n’existe pas non plus d’essai adapté au TDAH. Je n’ai vu aucune donnée montrant qu’un seul des outils proposés fonctionne dans le TDAH. Le livre ne prétend d’ailleurs rien de tel.
Troisièmement, la question de savoir qui a son mot à dire sur son propre temps. Dans une critique de lecteur, on lit que, pour un parent seul qui cumule deux emplois et élève un enfant, la gestion du temps est une plaisanterie. Je n’ai pas pu déduire de la table des matières quelle place le livre accorde à cette question. J’ai eu l’impression que les propositions s’adressent plutôt au lecteur qui peut prendre ses choix en main. Ce n’est pas une erreur, c’est une limite ; il est utile de la connaître.
Pour qui, pour qui pas
Pour quelqu’un dont la liste ne finit jamais, qui se couche chaque soir avec un sentiment d’insuffisance, qui n’arrive pas à choisir parce que choisir une chose fait perdre les autres. Pour quelqu’un qui a une entreprise et qui connaît la pression du « il n’y a que moi qui puisse tout faire ». Il peut aussi faire du bien à ceux qui oscillent entre le perfectionnisme et le tout ou rien ; dans les textes du site, je tourne sans cesse autour de ce schéma.
Pour quelqu’un qui vient de recevoir son diagnostic et qui veut un chemin pas à pas, du genre « et maintenant, je fais quoi ? », c’est trop tôt. Un livre qui aide d’abord à comprendre ce qui se passe lui conviendra mieux. Quelqu’un qui a du mal à démarrer ne tirera pas non plus de ce livre un système clé en main ; le livre ne construit pas de système, il essaie de changer une attitude.
Sa place sur l’étagère
Sur l’étagère, je le pense à côté de trois livres.
Derin Çalışma (Deep Work) en est presque l’exact opposé : Newport conseille d’approfondir la concentration, Burkeman d’accepter la limite. Les lire ensemble aide à trouver un point d’équilibre entre ambition et acceptation.
Atomik Alışkanlıklar (Atomic Habits) est un livre de systèmes ; Burkeman, lui, s’occupe de la question qui se trouve un étage au-dessus du système : si tu ne peux pas tout faire, qu’est-ce que tu vas laisser tomber ?
The Adult ADHD Tool Kit, lui, donne ce qui manque à ce livre : des outils adaptés au TDAH, qui s’appuient sur des composantes éprouvées. Les deux se complètent ; l’un dit comment, l’autre pourquoi.
Côté philosophie, je vois une parenté avec Sisifos Söyleni (Le Mythe de Sisyphe) : les deux demandent comment se tenir à l’intérieur d’une situation sans solution. Je n’ai pas vérifié que Burkeman s’appuie sur Camus ; ce rapprochement est le mien. La page du journal que j’ai écrite sur kairos et chronos entre elle aussi dans la même question par une autre porte : la différence entre le temps que mesure l’horloge et le bon moment.
Ma position
Ce livre n’est pas une méthode, c’est un appel au courage. Arrêter de vouloir finir la liste que tu ne finiras pas, mais ne pas faire de cet abandon une excuse. Pour une personne avec un TDAH, la bonne lecture, à mon avis, est celle-ci : accepte la limite, mais trace-la toi-même. Et mets à côté tes propres systèmes, tes rappels, ta structure extérieure. Le livre ne te dit pas quoi laisser tomber. Cette décision-là, elle te revient toujours.