Hüsn ü Aşk
Beauté et Amour naissent la même nuit, mais Amour ne le comprend qu’après la mer de feu. Comment lire le mesnevi de 2 041 distiques de Galib ?
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Hüsn ü Aşk est le mesnevi que Şeyh Galib a écrit en 1783 (1197 de l’hégire). Deux mille quarante et un distiques, dans le mètre aruz, une seule histoire allégorique du début à la fin. Certaines sources donnent 1782. L’article de l’encyclopédie İslam Ansiklopedisi retient 1197 en s’appuyant sur le chronogramme de la fin du livre, et je le suis. On le considère comme le dernier grand mesnevi de la littérature du divan.
Une remarque d’emblée : les détails de ce texte reposent sur des articles d’encyclopédie qui décrivent la structure et l’intrigue du livre, sur des présentations d’éditions et sur des informations bibliographiques. Je ne dirai pas que je l’ai lu distique par distique. En tant que lectrice de littérature du divan, je veux rendre justice à ce texte dans la mesure de ce que j’en ai lu. Là où je n’ai pas lu, je ne ferai pas semblant d’avoir lu.
Qui était Galib
Mehmed Esad est né en 1757 à Istanbul, dans une maison proche du couvent mevlevi de Yenikapı. Son père, Mustafa Reşid Efendi, était mevlevi, et c’est lui qui lui donna sa première instruction. Il étudia auprès de Hüseyin Efendi, cheikh du couvent mevlevi de Galata, et apprit le persan avec Hoca Neş’et. C’est Neş’et qui lui donna le pseudonyme poétique « Esad », puis, pour ne pas être confondu avec d’autres Esad, il choisit « Galib ».
Il rassembla son premier divan en 1781, à vingt-quatre ans. Il acheva à Yenikapı la retraite initiatique commencée à Konya et devint dede en 1787. En juin 1791, il fut nommé cheikh du couvent mevlevi de Galata. C’est là que s’approfondit son amitié avec le sultan Selim III, poète, musicien et calligraphe, et le souverain fit restaurer le couvent de Galata. Galib mourut le 4 janvier 1799 et fut inhumé dans le mausolée du jardin de ce même couvent. C’est aujourd’hui le musée du couvent mevlevi de Galata. De 1975 jusqu’à la restauration de 2011, il était ouvert sous le nom de musée de la Littérature du divan.
Quand il écrivit Hüsn ü Aşk, il avait vingt-six ans et n’était même pas encore cheikh. Mise à côté de cet âge, l’assurance de la voix du livre crée un contraste intéressant.
Un livre né d’un pari
Le sebeb-i telif, c’est-à-dire la raison de la composition, est l’une des étapes obligées de la tradition du mesnevi. Celui de Galib repose sur une scène réelle. Lors d’une conversation à laquelle il participe, on fait l’éloge du Hayrabad de Nabi et quelqu’un affirme qu’on ne pourra jamais écrire une œuvre semblable. Galib soutient que l’œuvre a des défauts. On lui répond : « Si tu en sais tant, écris-le toi-même. »
Environ six mois plus tard, Hüsn ü Aşk était prêt. Selon l’article Şeyh Galib de l’İslam Ansiklopedisi, Tanpınar estime que la critique de Nabi par Galib visait en réalité toute la tradition poétique. Nabi était un poète didactique au style simple, Galib le poète de l’image et du mazmun, ce motif poétique proche de l’énigme. La distance entre ces deux voix ressemble à celle de ce pari.
Des portes avant le récit
Avant que l’histoire commence, les sections d’ouverture classiques se succèdent : le tahmid (louange à Dieu), le na’t (louange au Prophète), le miraciyye, puis deux panégyriques de dix-huit distiques chacun. Le premier est adressé à Mevlana Celaleddin-i Rumi, le second au père de Galib, Mustafa Reşid Efendi. Le sebeb-i telif vient en dernier.
Cela ressemble à une préface et on a envie de sauter. À mon avis, il ne faut pas, parce que cela dit comment lire le livre. Ce n’est pas un récit d’aventures, c’est une œuvre de littérature confrérique, et l’auteur l’annonce dès le début, avec respect pour Mevlana et pour son père.
Des Fils de l’Amour à l’École de la bienséance
L’histoire commence dans la tribu Benî Mahabbet, c’est-à-dire les Fils de l’Amour. Hüsn (Beauté) et Aşk (Amour) naissent la même nuit et sont fiancés. Ils vont au Mekteb-i Edeb, l’École de la bienséance, que dirige Molla-yı Cünun, et là ils s’éprennent l’un de l’autre.
Hayret s’interpose et sépare les jeunes gens. C’est Sühan, un vieillard qui sait tout, qui leur permet de communiquer. Aşk a à ses côtés son compagnon Gayret, Hüsn sa nourrice İsmet. Quand Aşk demande la main de Hüsn aux anciens de la tribu, on se moque de lui. Les conditions sont lourdes : il devra se rendre à la forteresse du Cœur et en rapporter l’alchimie (kimya). Hüsn, seulement après.
En chemin : le puits, la sorcière, la mer de feu
Les étapes du chemin sont citées dans l’ordre dans l’article de l’İslam Ansiklopedisi. Il y a un puits où se trouve un géant, une sorcière que Sühan terrasse, une steppe lugubre nommée Harabe-i Gam (la Ruine du chagrin). Et le Derya-yı Ateş, la mer de feu, qu’Aşk traverse sur un cheval nommé Eşkar.
Puis la Chine. Là, Aşk tombe prisonnier de Hüşrüba, la fille du souverain, et il est enfermé dans la forteresse de Zatüssuver. Il incendie la forteresse. Sühan vient cette fois déguisé en médecin et conduit Aşk à la forteresse du Cœur. Dans la forteresse se dénoue le vrai nœud du livre : Hüsn et Aşk ne font qu’un. Ensuite, Hayret réunit Aşk à Hüsn et les voiles de l’invisible se lèvent.
C’est cet enchaînement que j’aime le plus. L’alchimie commence comme un objet posé à l’intérieur d’une forteresse et finit en se transformant en connaissance. Tout au long du chemin, Aşk est mis à l’épreuve parce qu’il croit que Hüsn est quelque chose de séparé de lui. À mon avis, l’obstacle, c’était la séparation elle-même.
Chaque nom est une clé
L’allégorie n’est pas hermétique, elle est transparente. Ce n’est pas considéré comme un défaut, c’est la méthode elle-même. Hüsn est la beauté absolue, c’est-à-dire Dieu. Aşk est le salik, le voyageur qui cherche à l’atteindre. Benî Mahabbet est la confrérie, Mekteb-i Edeb le couvent, Molla-yı Cünun le guide spirituel, Sühan le guide parfait. Gayret est l’effort spirituel (mücahede), İsmet la sincérité (ihlas). La forteresse du Cœur est le gönül, le cœur intérieur, Hüşrüba l’ego (nefs). Le puits, la sorcière et la mer de feu sont les obstacles du cheminement spirituel (seyr ü süluk).
Selon l’article de l’encyclopédie, le thème de l’œuvre est le suivant : l’union est difficile, elle exige un guide et ne se réalise que lorsqu’on voit que Hüsn et Aşk ne font qu’un. L’histoire y prépare le lecteur. Dans les premières parties, Aşk croit que Hüsn est quelqu’un d’autre, parce que le récit, lui aussi, la montre ainsi au lecteur.
La voix de Galib
Ce qui distingue ce livre d’une allégorie ordinaire, c’est la voix. Galib reste à l’intérieur de l’esthétique du divan, mais il renouvelle les vieux mazmun avec la technique du Sebk-i Hindî, le « style indien ». Les tevriye (jeux à double sens), les comparaisons vivantes, les expressions venues de la langue parlée et du parler local se multiplient. Dans le texte apparaissent des noms de lieux d’Istanbul comme le Bosphore, Divanyolu, Modaburnu, Gümüşsuyu et Sütlüce. Voir Divanyolu au milieu d’une histoire de mer de feu, c’est étrange et beau.
Il expose aussi ouvertement sa conception de la poésie, à plusieurs endroits distincts. L’article de l’encyclopédie indique les distiques 173-234, 675-685, 708-800 et 2009-2022 comme les passages consacrés à ce sujet. Les quatre tardiyye intercalés, c’est-à-dire des muhammes de six strophes chacun, brisent la monotonie du récit. Si on les compte aussi, le total des distiques monte à 2 101. Le livre se clôt sur une fahriyye, c’est-à-dire la section où le poète fait son propre éloge, et c’est de là que vient le chronogramme.
Tanpınar compare sa poésie à un lustre plein de couleurs et de lumière. Je trouve la description belle, parce qu’un lustre disperse une seule lumière dans toutes les directions, et un mazmun de Galib ouvre lui aussi une seule idée dans plusieurs directions à la fois.
Sur quoi il s’est construit
La question des sources est débattue. Hammer, qui le rapprochait du Hüsn ü Dil de Fettahî, avait affirmé que Galib l’avait pris pour modèle. Gibb s’y est opposé : la ressemblance se limite à l’allégorie et au nom de l’héroïne. Gölpınarlı a trouvé des parallèles avec le Risaletü’t-tayr d’İbn Sina, le Munisü’l-uşşak de Sühreverdî, le Mantıku’t-tayr d’Attar, Leyla vü Mecnun et Sıhhat ü Maraz de Fuzulî, tout en soulignant qu’il ne s’agissait pas d’imitations. Quant à ce qu’il doit au Mesnevi de Mevlana, c’est Galib lui-même qui le dit.
La conclusion que je tire de ce débat : Galib n’invente pas une histoire à partir de rien, il réorganise le matériau qu’il a sous la main. L’originalité, ici, n’est pas dans l’intrigue, mais dans la manière de dire.
Ses points les plus forts
D’abord la voix. Tirer une langue aussi personnelle des mille et un moules du divan n’est pas facile.
Ensuite, le fait que l’allégorie soit liée à une idée. La découverte d’Aşk n’est pas l’apprentissage d’une règle, c’est la résolution d’un malentendu. Cela fonctionne bien mieux que d’exposer un concept comme une leçon.
Enfin, son influence. Selon l’İslam Ansiklopedisi, le Gülşen-i Aşk de Keçecizade İzzet Molla, le Makber d’Abdülhak Hamid, les poèmes d’Ahmed Haşim et Kara Kitap (Le Livre noir) d’Orhan Pamuk sont associés à cet héritage. Turan Oflazoğlu a aussi adapté le livre en une pièce musicale en deux parties, sous le titre Güzellik ve Aşk.
Points faibles et difficultés
Le livre est difficile. Quand le mètre aruz, le vocabulaire ottoman et les mazmun entrelacés se combinent, le lecteur qui se retrouve seul face à un texte sans notes se perd dès la deuxième page. C’est pourquoi le choix de l’édition cesse d’être une préférence et devient une nécessité.
À mon avis, le récit ne porte pas non plus partout le poids de la poésie. Les événements s’enchaînent, et les épreuves se ressemblent à cause de leur fonction allégorique. À en juger par l’intrigue, Hüsn est hors scène pendant la plus grande partie de l’histoire. Elle ressemble davantage à un but qu’à un personnage.
Il y a aussi la question de la lecture : les articles d’encyclopédie prennent la lecture allégorique comme base. Je la partage, mais je ne veux pas passer sans noter que c’est une lecture, et non la seule conclusion obligée du texte.
Quelle édition choisir
Il en existe de nombreuses éditions en turc. Türkiye İş Bankası Kültür Yayınları propose, dans son édition de 464 pages, la traduction d’Abdülbaki Gölpınarlı. D’après les avis de lecteurs, il y a aussi une version en turc simplifié et un glossaire. Akçağ Yayınları en a publié une édition de 440 pages. On cite aussi l’édition de 1975 préparée par Orhan Okay et Hüseyin Ayan, avec une introduction de Bilgegil. En anglais, la traduction de Victoria Rowe Holbrook, Beauty and Love, est parue en 2005 chez la Modern Language Association. L’histoire éditoriale du texte est elle aussi intéressante. La première édition parut en 1836 à Boulaq, avec le divan. En 1944, Vasfi Mahir Kocatürk le traduisit en prose dans un turc simple. En 1968, Gölpınarlı publia le fac-similé du manuscrit autographe de Galib et le texte simplifié. Autrement dit, derrière la plupart des éditions turques dont nous disposons aujourd’hui, il y a un long travail éditorial. Je n’ai eu aucune de ces éditions entre les mains. J’ai tiré ces détails de l’article de l’encyclopédie et des pages des éditeurs et des vendeurs.
Indépendamment de l’édition, j’ai une suggestion : qu’il y ait à côté des explications ou une version simplifiée, et n’essaie pas de finir les distiques en une seule séance. Comme je l’ai expliqué dans l’article du site pourquoi lire un livre est difficile avec un TDAH, les séances courtes fonctionnent pour les textes longs. Ce livre se prête bien à ce format.
Pour qui
Pour qui s’intéresse à la littérature du divan sans savoir par où commencer. Pour qui veut voir comment la pensée soufie est portée par une histoire. Pour qui veut contempler les sommets atteints par la poésie turque au XVIIIᵉ siècle.
Pas pour qui cherche quelque chose de rapide, centré sur l’action. Pas non plus pour qui veut commencer par une édition sans explications.
Sa place sur l’étagère
Sur l’étagère, il y a des livres qui racontent l’amour de différentes manières. Le Musée de l’innocence transforme l’amour en obsession, en collection d’objets, en attente qui dure des années. Chez Galib, l’amour est un chemin et une épreuve. Les deux regardent le même sentiment depuis deux points opposés.
Du côté de la philosophie, Le Mythe de Sisyphe raconte une révolte qui donne un sens au fait de pousser un rocher. Le chemin d’Aşk est lui aussi une sorte de rocher à pousser, mais chez Camus l’alchimie n’arrive jamais, alors que chez Galib elle arrive, et quand elle arrive, on comprend que ce qu’on cherchait a toujours été à l’intérieur. Éthique à Nicomaque pose une question semblable dans une autre langue : le bonheur est-il un point d’arrivée ou une manière de vivre ? Dans le journal, j’avais abordé cette question à travers l’eudaimonia.
Le mot de la fin
Je ne vois pas Hüsn ü Aşk comme un livre à finir d’une traite. C’est un texte à lire avec une édition annotée, morceau par morceau, en l’étalant sur des années. Si un poème qu’un jeune mevlevi a écrit en six mois à cause d’un pari est lu depuis deux cent quarante ans, il y a une raison : Galib enfouit dans une histoire l’idée que ce que tu cherches n’est pas séparé de toi, et cette histoire murmure encore la même phrase à quiconque se met en chemin.