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Le journal TDAH de Cansu
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Le TDAH en milieu académique : recherche et révisions

Curiosité, profondeur, choix de sa propre question : l’université semble idéale pour un TDAH. De l’intérieur, il y a aussi des révisions sans fin. Les deux, ici.

Cansu9 min de lectureLong

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Vu de l’extérieur, le monde académique a l’air taillé sur mesure pour une personne avec un TDAH. Tu choisis une question qui t’intéresse, tu peux lui consacrer des années, et personne ne te demande d’être à ton bureau chaque matin à neuf heures.

Vu de l’intérieur, ces mêmes caractéristiques deviennent autre chose. La question n’a pas de fond. L’échéance est dans des mois. Personne ne te dit quand tu peux dire « j’ai assez lu ». La réponse à un texte que tu as envoyé arrive des semaines, parfois des mois plus tard, et commence le plus souvent par une liste de corrections.

Je dirige ma propre entreprise et, en parallèle, je mène des travaux académiques. Ces derniers mois, en essayant de tout rattraper en même temps, j’ai écrit dans mon journal que j’étais épuisée. Cet article est écrit un peu depuis cette fatigue, et un peu à partir de ce que disent les recherches.

L’hyperfocalisation fait démarrer, elle ne garantit pas qu’on termine

Les moments les plus agréables de la recherche ont toujours été, pour moi, les débuts : une nouvelle question, les premiers jours où les sources à lire s’ouvrent, le premier regard sur les données. On oublie l’heure, on oublie de manger.

Cette expérience a un nom, et désormais une échelle. Hupfeld et al. ont mis au point un questionnaire pour adultes qui mesure l’hyperfocalisation et l’ont testé sur deux échantillons, l’un de 251 personnes, l’autre de 372. Les participants avec beaucoup de symptômes de TDAH rapportaient plus d’hyperfocalisation en général, et disaient aussi en vivre plus souvent à l’école, dans leurs loisirs et devant un écran (Hupfeld et al., 2019). J’ai expliqué le concept lui-même dans l’article sur l’hyperfocalisation.

Le problème dans le monde académique, c’est que l’hyperfocalisation porte très bien le début du travail, mais que les derniers dix pour cent n’ont le plus souvent rien d’intéressant. Mettre la bibliographie en ordre, respecter les règles de mise en forme, réécrire le même paragraphe pour la troisième fois. La nouveauté s’est éteinte, la récompense est loin. Dans le glossaire, cela s’appelle le syndrome des 90 % : l’essentiel du travail est fait, la dernière partie attend pendant des mois.

Commencer est une affaire de passion. Terminer est, le plus souvent, une affaire de système.

Un travail sans structure

À l’école, il y avait un squelette qui venait de l’extérieur. Dans l’écriture académique, il faut le plus souvent le construire soi-même.

L’étude de Boice, ancienne mais encore très citée, regarde précisément ce point. Il a travaillé pendant un an avec de jeunes universitaires qui n’arrivaient pas à écrire de façon productive, et il a avancé que, dans ce type de travail sans structure, la procrastination a deux composantes de base : être constamment occupé et laisser l’écriture à de longues séances accumulées. L’intervention qu’il a testée consistait à aider les participants à trouver des séances d’écriture courtes au fil de la journée ; elle s’est révélée à la fois efficace et relativement peu rebutante (Boice, 1989).

Il n’y a pas d’échantillon avec un TDAH dans cette étude. Mais en lisant le duo « occupation et accumulation », j’ai reconnu un cycle familier : être occupée par tout pendant des semaines sans commencer à écrire, puis écrire pendant des heures sans dormir dans les quelques jours avant le rendu. C’est la version académique du cycle décrit dans l’article sur la productivité de dernière minute.

La révision et les commentaires des évaluateurs

Dans le monde académique, un texte n’est presque jamais accepté dans sa première version. Le savoir n’aide pas beaucoup le jour où le commentaire arrive.

La révision est difficile, du point de vue du TDAH, à deux endroits. Le premier : la nouveauté s’est complètement éteinte, tu reviens avec la liste de quelqu’un d’autre sur un texte que tu avais écrit avec enthousiasme des mois plus tôt. Le second : la charge émotionnelle. Une critique écrite, surtout dans un ton froid, peut se porter pendant des jours. Il existe un concept, qui n’est pas un diagnostic officiel, pour décrire une sensibilité excessive à la critique ; j’ai discuté de sa pertinence et de ses limites dans l’article sur la dysphorie sensible au rejet.

Pour moi, le plus dur n’est pas de lire les commentaires, c’est de rouvrir le texte après les avoir lus. Le fichier est là, et à chaque ouverture, je sais que je vais toucher de nouveau à cette émotion.

Pourquoi parle-t-on si peu du TDAH chez les universitaires

Il existe pas mal de recherches sur les étudiants universitaires avec un TDAH. Sur les universitaires avec un TDAH, il y en a très peu.

Hoben et Hesson, deux universitaires, ont examiné leur propre vécu avec une méthode autoethnographique. Leur point de départ : la littérature sur la façon dont le TDAH influence les résultats des étudiants existe, mais il y a très peu d’études sur la manière dont les enseignants-chercheurs apprennent ce qu’il en est des troubles psychiques et des difficultés d’apprentissage, et sur ce qu’ils en pensent. Les auteurs traitent ce manque comme une question d’apprentissage à l’âge adulte (Hoben et Hesson, 2021).

L’invisibilité vers laquelle pointent ces rares études, je la reconnais. Le monde académique est un milieu qui récompense l’intelligence et l’indépendance ; dire qu’on a du mal peut alors donner l’impression d’avouer qu’on ne mérite pas d’y être. Cela approfondit le masquage.

Les conditions épuisent tout le monde

Je veux aussi séparer une chose : la difficulté du travail académique ne vient pas tout entière du TDAH.

Dans une étude menée auprès d’un échantillon représentatif de 3 659 doctorants de la région flamande de Belgique, 32 % des participants présentaient un risque d’avoir ou de développer un trouble psychiatrique courant, en particulier la dépression. Cette proportion était plus élevée que dans les groupes de comparaison composés de la population générale très diplômée, de salariés très diplômés et d’étudiants de l’enseignement supérieur (Levecque et al., 2017).

Cette étude ne porte pas sur le TDAH et ne couvre que les doctorants. Mais elle montre que la structure du travail académique peut peser lourd sur beaucoup de gens. Le TDAH vient s’ajouter par-dessus. Le savoir m’aide, dans mes périodes d’épuisement, à ne pas mettre toute la faute sur mon propre cerveau.

Si l’épuisement a dépassé une période de fatigue et commence à envahir ta vie, tu n’as pas à porter cela en solitaire. J’ai rassemblé ses signes dans l’article sur l’épuisement dans le TDAH. Si à un moment tu ne te sens pas en sécurité, tu peux appeler le 112 (les urgences, en Turquie) ou joindre la ligne de soutien social ALO 183.

Porter deux travaux en même temps

Dans mon cas, le travail académique ne compte pas pour un seul travail. D’un côté mon entreprise, les données des marques, leurs canaux, leurs contenus ; de l’autre un travail académique de longue haleine. Les deux sont du travail de réflexion, mais leurs rythmes sont très différents.

Du côté de l’entreprise, les retours arrivent vite : une stratégie marche ou ne marche pas, les réponses viennent en quelques jours. Du côté académique, il peut ne rien se passer pendant des mois. Comme un esprit avec un TDAH est naturellement attiré par les retours rapides, quand les deux travaux sont côte à côte, le travail académique tombe sans cesse dans la case « demain ». Ce qui est urgent gagne, ce qui est important attend.

Il y a aussi la transition elle-même. Sortir d’un rendez-vous de travail et revenir à la partie discussion d’un article, c’est pour l’esprit comme changer de pièce. Le résidu du travail précédent flotte un moment dans la tête, et entrer pleinement dans le nouveau travail prend du temps. Faire souvent des allers-retours entre les deux travaux dans la même journée me conduit à faire les deux avec une demi-attention.

C’est pourquoi ce que je trouve digne d’essai, c’est de découper les journées. Quand c’est possible, une partie de la journée va au travail académique, une partie à l’entreprise. Ça ne marche pas toujours. Mais les jours où ça marche, le travail académique ne fait pas la queue derrière les urgences et peut trouver un temps à lui.

L’organisation qui vaut d’être essayée

Une seule ligne d’étape par travail. Pour chaque texte sur lequel je travaille, une seule ligne : idée, lecture, brouillon, retours, révision, envoi. Les lignes sont rassemblées à un seul endroit. Au lieu de garder dans ma tête où chaque travail est bloqué, je le vois sur la page.

Un bloc d’écriture court et régulier. J’ai adapté la proposition de Boice à ma façon : un temps d’écriture court et fixe, certains jours de la semaine. Quand les jours d’hyperfocalisation arrivent, je les compte comme un bonus ; je ne bâtis pas le plan sur eux.

Planifier la finalisation comme un travail à part. La bibliographie, la mise en forme, la dernière relecture. Elles ressemblent à la queue de l’article, mais c’est un travail en soi, et il leur faut leur propre place dans le calendrier.

Rattacher la lecture à une question. Lire des sources est le travail préféré de l’hyperfocalisation, et il ne finit jamais. Rattacher chaque séance de lecture à une seule question (« pour cette partie, je cherche la réponse à telle question ») et s’arrêter quand j’ai trouvé la réponse empêche la lecture de repousser l’écriture à l’infini. Tirer une note d’une seule phrase de chaque source lue m’évite aussi de relire plus tard le même article. Lire donne l’impression d’avancer ; parfois, c’est aussi la façon la plus respectable d’éviter d’écrire.

Des dates intermédiaires avec les coauteurs. Découper une échéance lointaine en plusieurs dates proches et les dire à quelqu’un d’autre construit de l’extérieur le squelette qui manque. Dans le glossaire : échafaudage externe.

Transforme les commentaires des évaluateurs en tableau. Quand la révision arrive, n’ouvre pas tout de suite le texte. Commence par copier les commentaires dans un tableau à trois colonnes : le commentaire, ce que je vais faire, fait ou non. Que le seul objectif de la première séance soit ce tableau. Un texte émotionnellement lourd, devenu une liste qu’on peut cocher ligne par ligne, est plus facile à rouvrir.

Une grande part du travail académique est aussi du travail invisible. Des centaines de pages lues qui n’entrent pas dans la bibliographie, des idées écartées, des parties écrites puis effacées. De l’extérieur, on ne voit que le résultat. On finit parfois par cacher cette invisibilité à ses propres yeux. J’essaie de garder visible, au moins dans mes lignes d’étape, le travail qui se trouve derrière un ouvrage qui avance lentement.

Questions fréquentes

Pourquoi le travail académique est-il à la fois séduisant et difficile avec un TDAH ?
La curiosité et l’hyperfocalisation nourrissent la recherche ; mais un travail à la structure lâche, aux échéances lointaines et aux retours tardifs sollicite beaucoup les fonctions exécutives.
L’hyperfocalisation suffit-elle dans le monde académique ?
Non. L’hyperfocalisation fait démarrer, mais elle ne garantit pas qu’on termine ; terminer demande une structure à part.
Pourquoi la révision est-elle un point difficile ?
Le commentaire des évaluateurs arrive avec retard et porte souvent une charge émotionnelle. Quand les deux se combinent, le fichier peut rester fermé pendant des mois.
Pourquoi parle-t-on si peu du TDAH chez les universitaires ?
Parce que le milieu repose sur une attente de haute performance, et dire qu’on a du mal peut avoir un coût. Cela retarde le diagnostic et le soutien.

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À propos de l'autrice

Cansu est une adulte qui vit avec un TDAH. Elle n'a pas de formation dans le domaine ; derrière ces pages, il y a seulement les méthodes qu'elle a essayées elle-même et son quotidien. Ce qui a marché pour elle ne marchera pas forcément pour toi, et ce qui n'a pas marché pour elle peut quand même t'aider.

Rien ici ne remplace l'avis d'un médecin, un diagnostic ou un traitement. Les questions sur les médicaments et les doses relèvent de ton médecin. En savoir plus sur ce site.

Sources4
  1. Hupfeld, K. E., Abagis, T. R., & Shah, P. (2019). Living “in the zone”: Hyperfocus in adult ADHD. ADHD Attention Deficit and Hyperactivity Disorders, 11(2), 191-208.
  2. Boice, R. (1989). Procrastination, busyness and bingeing. Behaviour Research and Therapy, 27(6), 605-611.
  3. Hoben, J., & Hesson, J. (2021). Invisible lives: Using autoethnography to explore the experiences of academics living with attention deficit hyperactivity disorder (ADHD). New Horizons in Adult Education & Human Resource Development, 33(1), 37-50.
  4. Levecque, K., Anseel, F., De Beuckelaer, A., Van der Heyden, J., & Gisle, L. (2017). Work organization and mental health problems in PhD students. Research Policy, 46(4), 868-879.