TDAH et risque de psychose : qui a besoin d’un suivi rapproché ?
Un nouvel article rapporte un risque 4,7 à 8,9 fois plus élevé de trouble bipolaire, de psychose et de schizophrénie dans le TDAH. Ce que l’on sait et ignore.
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Le mot « psychose » fait partie de ceux qui remuent un peu l’intérieur d’une personne avec un TDAH, ou de ses proches, quand elle le lit. J’ai envie de la rassurer tout de suite, mais sans mentir : le sujet est réel, et l’article ne le cache pas. Ce même article dit aussi clairement que le passage ne s’observe que chez une partie des personnes avec un TDAH. Il faut tenir les deux ensemble.
Dans cet article, je raconte ce que j’ai appris, et ce que je n’ai pas pu apprendre, du résumé d’un article listé le 14 octobre 2026 sur la page TDAH de Nature. Je n’ai que le résumé de l’article. Je n’ai pas lu le texte intégral, je ne connais donc pas la discussion détaillée des auteurs, et je n’écrirai pas comme si je savais ce que je ne sais pas.
D’où vient l’étude, et de qui
L’article s’intitule « Attention deficit hyperactivity disorder : transition to psychotic disorders », c’est-à-dire le passage du TDAH aux troubles psychotiques. Ses auteurs sont Anita Thapar, Charlotte A. Dennison, Ali Kandeğer et Michael J. Owen. Il a été publié en 2026 dans la revue Molecular Psychiatry.
Ce n’est pas une étude expérimentale qui recueille de nouvelles données. Les auteurs le présentent eux-mêmes comme une « perspective », c’est-à-dire un article d’opinion et d’évaluation : il examine des hypothèses et les preuves disponibles, et discute de ce qu’elles signifient sur le plan clinique. C’est pourquoi le résumé ne mentionne aucun nombre de participants. Il ne donne pas non plus de tranche d’âge ; le sujet, ce sont les personnes avec un TDAH en général.
Cet article est un résumé en français de l’article publié en libre accès dans la revue Molecular Psychiatry. L’article a été publié sous la licence Creative Commons Attribution 4.0 (CC BY 4.0). Les résultats appartiennent aux auteurs de l’article ; la présentation et l’évaluation ici m’appartiennent.
Ce que dit l’article
Le point de départ est le suivant : on sait bien que le TDAH augmente le risque de troubles mentaux courants comme la dépression et l’anxiété, et l’on pense qu’identifier et traiter tôt le TDAH pourrait réduire une partie de ce risque. Selon les auteurs, le risque accru de trouble bipolaire, de psychose et de schizophrénie passe en revanche souvent inaperçu. L’article appelle ces trois ensemble « troubles psychotiques » et donne le risque sous forme d’odds ratio compris entre 4,7 et 8,9.
Le deuxième accent concerne le fonctionnement du système de santé. Comme le TDAH est très répandu, surtout pour ses formes moins complexes, il existe une pression pour que les soins primaires (comme le médecin de famille) prennent plus de responsabilité. Les auteurs ne s’y opposent pas, mais posent une condition : les personnes dont le risque de passage vers un trouble psychotique est le plus élevé doivent être prioritaires dans les soins de seconde ligne, c’est-à-dire en suivi spécialisé.
Le troisième point, et à mon avis le plus honnête, est le suivant : aujourd’hui, il n’existe pas de méthode pour distinguer, parmi les personnes avec un TDAH, celles dont le risque est élevé. Les auteurs disent que l’on ne sait pas non plus pourquoi seules certaines personnes développent un trouble psychotique.
Ce que ces chiffres veulent dire, et ce qu’ils ne veulent pas dire
L’odds ratio est une statistique qui compare la fréquence d’une situation dans deux groupes. La valeur 1 veut dire « pas de différence ». Des valeurs entre 4,7 et 8,9 indiquent que les chances de survenue de ces troubles sont environ cinq à neuf fois plus élevées dans le groupe avec un TDAH que chez les personnes sans TDAH. Le résumé donne une seule fourchette et ne dit pas quelle valeur correspond à quel trouble.
Il y a deux limites. La première : l’odds ratio est une mesure relative, pas un risque absolu. Plusieurs fois un événement très rare peut rester rare. Le résumé ne donne pas de chiffre absolu ; je ne peux donc pas répondre, à partir de ce résumé, à la question « quel pourcentage des personnes avec un TDAH vit une psychose ». La seconde : c’est une association. Le chiffre lui-même ne dit pas si cette association vient du TDAH, d’un terrain commun ou d’autre chose. Le reste de l’article s’occupe d’ailleurs précisément de cette question.
Pourquoi seulement une partie : quatre explications
Les auteurs examinent une à une les principales hypothèses qui pourraient expliquer pourquoi le passage se produit dans un sous-groupe. D’après ce que je tire du résumé, ce sont les suivantes :
Les symptômes du TDAH pourraient être une forme précoce de la psychose. C’est-à-dire que certains traits qui ressemblent au TDAH pourraient en réalité être l’apparence précoce du trouble psychotique à venir. Les auteurs indiquent que le soutien direct de cette idée est limité.
Le traitement du TDAH pourrait jouer un rôle. J’en parle à part dans la section suivante.
Les conditions environnementales engendrées par le TDAH pourraient servir d’intermédiaire. C’est-à-dire que les expériences liées au fait d’avoir un TDAH (le résumé ne précise pas lesquelles) pourraient être une marche sur le chemin vers la psychose. Les auteurs discutent de cette médiation, mais disent que les preuves d’une médiation manquent.
Les deux pourraient naître des mêmes processus de développement neurologique. C’est-à-dire que le TDAH et les troubles psychotiques pourraient avoir une origine commune, liée au développement. L’article évalue aussi les preuves de cela. Le résumé ne dit pas s’il parvient à une conclusion sur ce point.
Le résumé ne présente aucune de ces explications comme établie. Le soutien direct de la première est limité, les preuves de la troisième manquent, pour le médicament le tableau est net d’un côté et incertain de l’autre. Pour la quatrième, le résumé ne tranche pas. À mon avis, c’est précisément cette façon d’écrire sans détour qui rend l’article fiable.
La question du médicament : méthylphénidate et amphétamine
C’est là que se trouve ce que les lecteurs voudront savoir le plus, parce que la première question qui vient est « est-ce que le médicament déclenche ça ». La réponse du résumé a deux volets. Selon les auteurs, les données actuelles montrent que l’usage thérapeutique du méthylphénidate n’est pas associé à une augmentation du risque de trouble psychotique. Pour la famille des amphétamines, en revanche, l’incertitude persiste.
L’expression « l’incertitude persiste » ne doit se lire ni comme « il y a un risque » ni comme « il n’y a pas de risque ». Elle veut dire que les données ne sont pas assez nettes. Le résumé ne dit pas sur quelles études repose cette conclusion, ni sur combien de personnes on a regardé. La disponibilité de chaque médicament varie aussi selon les pays. Dans l’article sur le méthylphénidate du site, j’ai expliqué comment ce médicament agit. Il existe aussi une étude à partir de registres, venue de Suède et proche de ce sujet : elle rapporte que, chez des adultes ayant des antécédents de psychose, les épisodes psychotiques n’ont pas augmenté après le début d’un médicament stimulant. Je l’ai résumée dans un article à part. C’est une étude indépendante de cet article, et je ne sais pas si son résumé cite cet article de perspective.
Dans les deux cas, prendre ou ne pas prendre un médicament, ou en changer, n’est pas une décision à tirer du résumé d’un seul article. Ce qu’il faut attendre d’un traitement médicamenteux et les effets indésirables sont des sujets à part, qui se traitent avec le médecin.
Suivi et dépistage : ce qui est recommandé, ce qu’on ignore
Vers la fin du résumé, les auteurs soulignent les implications cliniques du dépistage et du suivi des troubles psychotiques chez les personnes avec un TDAH, et disent aborder les facteurs qui pourraient être utiles pour peser le risque. La partie honnête du travail, la voici : le résumé n’écrit pas quels sont ces facteurs, tous les combien de mois regarder, ni quelle échelle utiliser. Je ne le sais pas, et je ne vais pas l’inventer.
À titre d’information générale, je peux dire ceci : la psychose est un tableau dans lequel le lien avec la réalité s’affaiblit, et qui peut évoluer avec des symptômes comme entendre ou voir des choses qui n’existent pas, ou nourrir des soupçons sans fondement. Dans le trouble bipolaire, ce sont plutôt des périodes d’énergie débordante avec très peu de sommeil pendant des jours qui ressortent. Cela ne vient pas de cet article, mais de la connaissance médicale générale. Les endroits où les difficultés propres au TDAH et ces tableaux peuvent se confondre, je les ai racontés dans l’article TDAH ou trouble bipolaire.
Ce que cette conclusion signifie pour moi
Si tu as un TDAH : ce résumé ne donne pas de raison de paniquer, mais lors de la première consultation, dire à ton médecin s’il y a des antécédents de trouble bipolaire, de psychose ou de schizophrénie dans ta famille, et si tu as déjà vécu de telles périodes, me paraît une bonne habitude. Ce n’est pas ce que recommande l’article, c’est mon avis. Le résumé ne compte pas un facteur comme les antécédents familiaux comme un poids de risque.
Si tu as un proche avec un TDAH : si tu remarques chez cette personne quelque chose de hors du commun (un sommeil excessivement réduit pendant longtemps, des croyances qui ne correspondent pas à la réalité), il est raisonnable de le partager avec le médecin qui le suit plutôt que de le considérer comme une partie ordinaire du TDAH. Non pas pour donner l’alerte, mais pour que le médecin ait l’image complète.
Si tu es médecin ou si tu travailles dans le système de santé, le message principal de l’article s’adresse à toi : ce risque doit être gardé à l’esprit chez le patient avec un TDAH, et ceux dont le risque est élevé doivent être suivis en priorité en soins de seconde ligne.
Ce que l’article ne dit pas
C’est un article d’opinion, donc ni une nouvelle cohorte ni une expérience. Il ne propose aucune échelle qui distingue qui est à risque ; au contraire, il dit qu’une telle échelle n’existe pas. Il ne montre pas que le TDAH conduit à la psychose. Il ne proclame pas de manière définitive la sécurité des médicaments : pour le méthylphénidate le tableau est plus rassurant, pour l’amphétamine il est incertain. Et à partir du risque moyen, on ne peut pas déduire le risque individuel : une moyenne 4,7 à 8,9 fois plus élevée ne dit pas ce qui t’arrivera, à toi ou à moi.
Ce que j’en retiens
J’ai aimé cet article, parce qu’il évite deux erreurs à la fois. L’une est le confort du « le TDAH n’est qu’une affaire d’attention, il ne peut rien y avoir d’autre ». L’autre est la peur du « les personnes avec un TDAH vont vers la psychose ». L’article ne dit ni l’un ni l’autre : le risque est réel, élevé en moyenne, mais pas pour tout le monde, et nous ne savons pas encore chez qui.
Ce que j’en retire est ceci : une personne avec un TDAH mérite qu’on lui pose les mêmes questions avec le même sérieux qu’à une personne sans TDAH, mais poser ces questions doit être une forme de soin, pas de peur. Parler ouvertement avec ton médecin, raconter comment va le médicament, ton sommeil, ton humeur. Sans avoir lu le texte intégral, je ne trouve pas juste de dire plus que cela.
Questions fréquentes
- Toutes les personnes avec un TDAH développent-elles une psychose ?
- Non. L’article indique que le passage ne s’observe que dans un sous-groupe de personnes avec un TDAH, et que la raison n’en est pas encore connue. Le risque est élevé en moyenne, mais cela ne veut pas dire que tout le monde le vivra.
- Le médicament du TDAH augmente-t-il le risque de psychose ?
- Les auteurs rapportent que les données actuelles montrent que l’usage thérapeutique du méthylphénidate n’est pas associé au risque de trouble psychotique. L’incertitude persiste pour la famille des amphétamines. Le résumé ne donne ni dose, ni durée, ni détail propre à une personne ; la décision sur un médicament est donc un sujet à discuter avec le médecin.
- Que veut dire un odds ratio de 4,7 à 8,9 ?
- L’odds ratio est une mesure qui compare la fréquence d’une situation dans deux groupes. 1 indique l’absence de différence. Ici, les chances de survenue de ces troubles sont plusieurs fois plus élevées dans le groupe avec un TDAH. C’est une mesure d’association, pas un risque absolu.
- Faut-il aussi chercher une psychose au moment du diagnostic de TDAH ?
- L’article discute des implications cliniques du dépistage et du suivi des troubles psychotiques chez les personnes avec un TDAH. Le résumé n’en donne pas le détail, donc je ne peux pas dire d’ici à quelle fréquence ni selon quel critère regarder. Le plus juste est d’en parler avec le médecin qui te suit.
- Les symptômes du TDAH peuvent-ils être en réalité un premier signe de psychose ?
- Les auteurs la comptent comme une hypothèse à tester, mais précisent que le soutien direct est limité. C’est donc une possibilité plausible qui reste sur la table, pas quelque chose de démontré.